"L'art du chef d'orchestre"

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Claudia
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"L'art du chef d'orchestre"

Message par Claudia »

Bonjour,
Je voulais attendre de finir cet ouvrage avant de vous en parler, mais avec ma lenteur et manque de temps je ne l'ai pas encore fini, tant pis, je vous en parle quand même.
Il y a ce livre, donc (L'art du chef d'orchestre, textes présentés par Georges Liébert, Pluriel Hachette, choix de textes de Berlioz, Wagner, Weingartner, Walter et Munch), mais d'autres choses aussi, je vais essayer de les présenter par ordre chronologique de mes curiosités ces derniers mois.
En fait je suis fascinée par les chefs d'orchestre, depuis l'enfance je crois (ma mère m'emmenait assez souvent au concert ai j'ai beaucoup écouté et vu de la musique symphonique). Pas par tous, mais certains, hommes, femmes (souvenir d'enfance d'une extraordinaire cheffe d'orchestre en Angleterre, ça m'avait bien impressionnée), avec bâton, sans bâton, peu importe. Certains chefs d'orchestre, donc, m'électrisent complètement, je sens que je serais meilleure musicienne conduite par eux, j'ai envie de me glisser dans leur cerveau, dans leur corps, dans leur anticipation complètement habitée, dans leur écoute aussi bien sûr, mais surtout ce qui me fascine c'est cette anticipation. Quand j'étais enfant j'essayais de deviner ce qui allait suivre en regardant le chef d'orchestre, j'essayais de me situer dans l'intervalle entre son geste et ce que j'entendais. Être capable en un seul corps de vivre tous les pupitres, je trouvais ça proprement fantastique.
Bon, puis en reprenant le piano j'ai un peu oublié tout ça, je ne vais plus trop écouter de la musique symphonique (gros inconvénient de la campagne, on a des récitals, de la musique de chambre, mais pas beaucoup de grands ensembles).
Et puis je suis tombée par hasard sur des documentaires sur Ozawa, dont un qui malheureusement n'est plus sur YT mais uniquement dans la chaîne-chère-commerciale-sur-la-musique, qui a réveillé ma fascination d'enfant pour cette figure du chef d'orchestre, mais maintenant avec l'expérience de l'élève pianiste que je suis.
Je me suis dit que le piano étant un instrument polyphonique, difficile, qui nous demande sans cesse de nous démultiplier et de nous réunifier; où il faut tout entendre et en même temps rester dans le flux de la musique; où le confort, le geste, l'expressivité physique ne comptent pas pour rien, finalement nous sommes un peu des mini-chefs d'orchestre, et d'une certaine manière nous devons anticiper et habiter notre musique comme un chef d'orchestre. Les signaux, les mille étincelles expressives hyper précises que quelqu'un comme Ozawa peut lancer autour de lui (mais aussi l'émotion, la nue intériorité), tout cela nous pouvons l'avoir en jouant, l'adresser à nous mêmes de manière imperceptible, et nous en servir peut-être, ou pas, suivant les personnes, pour façonner la matière sonore et émotionnelle de ce que nous faisons. Je médite à ce genre de choses depuis quelque temps.
Du coup, un jour je suis tombé sur ce livre, je l'ai acheté et je le lis avec grand intérêt.
La présentation est historique et générale, très bien faite et instructive. Viennent ensuite les extraits des auteurs que j'ai nommés en haut de ce fil. J'en suis encore aux textes de Berlioz, très drôles et intéressants (quelle personnalité incroyable, belle plume par ailleurs). C'est l'époque des grands musiciens-entrepreneurs, meneurs de grands projets, émancipés du prince et du mécénat et donc à la fois plus libres et assez embarrassés par les contraintes économiques. Les orchestres de son temps étaient visiblement assez indisciplinés!
Je commenterai la suite quand je l'aurai lue; en tout cas, ce qui m'apparaît d'emblée (j'ai eu la même sensation en regardant des documentaires sur Bernstein, ou en lisant Harnoncourt), c'est que ces chefs qui finalement exécutent leur art sans beaucoup de mots, par une transmission essentiellement faite de gestes, d'énergie, de contacts visuels, de présence physique, parfois d'onomatopées, sont en même temps de grands penseurs de leur art; mais comme la transmission n'est pas univoque, et qu'en partie elle est non pas improvisée mais adaptative, recréée, puisqu'elle se déroule quand même dans le temps et dans l'interaction avec la matière vivante qu'est un orchestre et le son qu'il produit dans un lieu déterminé, il s'agit d'une pensée toujours en mouvement, pas du tout figée, et pleine d'humanité.

Dans le documentaire sur Ozawa, il y a un passage assez fort; il donne des cours de direction. Il explique un tas de choses, très intéressantes, l'élève est un peu sonné; puis Ozawa ajoute en aparté pour lui-même et pour la caméra, ces choses là, quand je les fais, je ne sais pas que je les fais, je ne sais pas comment je les fais. C'est en expliquant, en enseignant, que je prends conscience de ce qui se fait d'une certaine manière à travers moi. Mais l'essentiel, on ne sait pas d'où cela nous vient.
C'est très proche de ce qui arrive quand on joue en état de grâce!
Ce qui me bouleverse c'est cette mixture de savoir, d'émotion, de magie, de mémoire, le tout exprimé par un corps.

(j'imagine , mais ce n'est pas mon propos ni ce qui m'intéresse ici, qu'il y a aussi des chefs d'orchestre manipulateurs, tyranniques, à l'ego surdimensionné etc. etc. Je sais aussi que certaines formations travaillent sans chef d'orchestre. Il y a sans doute plein de sujets intéressants à créer sur ce thème!)

Marie-France
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Re: "L'art du chef d'orchestre"

Message par Marie-France »

Effectivement, tu abordes plein de sujets. Je vais vous lire avec attention.
France Musique diffuse toute une série intitulée "Au coeur de l'orchestre" vraiment excellente, préparée par Christian Merlin.
Je ne me souviens plus dans quelle émission il a traité des chefs d'orchestre, mais je crois que c'est celle-ci:
https://www.francemusique.fr/emissions/ ... our-72805
où il raconte les relations des chefs avec leurs instrumentistes, les solistes, leurs collègues.... C'est un monde pour le moins tourmenté.
Et les orchestres sans chefs...
Claudia je suis tout autant fascinée par ces musiciens capables d'anticiper et de communiquer.

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Lee
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Re: "L'art du chef d'orchestre"

Message par Lee »

Merci pour ce sujet passionant.

Combien de chefs d'orchestre étaient des pianistes ?
Est-ce que c'est une majorité ?

Après ton poste j'ai lu que Ozawa a tourné vers l'orchestre (de l'étude de piano) après une entorse de doigt au rugby et un concert bouleversant de 5ème symphonie de Beethoven ! Les hasards de la vie...

JPS1827
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Re: "L'art du chef d'orchestre"

Message par JPS1827 »

La plupart des chefs d’orchestre jouent du piano, beaucoup sont des pianistes concertistes (par exemple Ashkenazy, Solti, Bernstein, James Levine etc.).
Pour moi c’est un métier difficile à appréhender. J’ai l’impression que le fait d’utiliser l’orchestre pour matérialiser sa lecture de l’oeuvre n’est pas en soi la chose la plus compliquée. En revanche le fait de s’approprier complètement une grande œuvre symphonique ou un opéra m’a toujours paru quasi surhumain. En fait je ne sais pas de quelle façon ils apprennent et savent la partition.
Ce qui m’a toujours un peu étonné c’est la distance fondée sur un rapport d’autorité entre le chef et les musiciens. Presque chaque fois que j’ai participé ou assisté à une répétition, je n’ai pas eu vraiment l’impression d’un travail collaboratif. Dans ce domaine le chef qui m’a le plus impressionné a été Zubin Mehta quand nous répétions avec lui les Gurrelieder de Schonberg (j’etais au chœur de l’orchestre de Paris, ça devait être en 1977). Il était arrivé pour les deux dernières répétitions (les solistes dont Jessie Norman n’avaient participé qu’a la générale), et avait été extraordinairement à l’écoute. Nous ne chantions pas très bien le difficile chœur d’hommes Gegrusst o Konig etc. et il a transformé ce chœur avec très peu d’indications, juste en nous indiquant une voie pour nous impliquer et en modifiant la balance des voix, sans aucun blabla. Et il était particulièrement satisfait de l’evolution du chœur entre la première répétition et le concert. J’ai eu l’impression que sa seule présence a fait que tout l’orchestre et le chœur se sont mis à donner le meilleur d’eux mêmes. Je n’ai pas eu du tout cette impression quand nous avions chanté la 9eme symphonie avec Barenboim (il a dû pas mal changer depuis).

Line-Marie
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Re: "L'art du chef d'orchestre"

Message par Line-Marie »

:D: je suis admiratrice inconditionnelle des grandes Cheffes d'orchestre que sont Claire GIBAULT, Emmanuelle HAÏM et ZaÏa ZIOUANI , cette dernière ayant écrit un petit livre (en collaboration avec Bénédicte des Mazery), La chef d’orchestre, Paris, A. Carrière, 2010, 211 p. :pouet:

Marie-France
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Re: "L'art du chef d'orchestre"

Message par Marie-France »

Ajouter à cela Barbara Hannigan.. que j'adore pour ma part

Line-Marie
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Re: "L'art du chef d'orchestre"

Message par Line-Marie »

:bravo: ah oui merveilleuse chanteuse et cheffe !

Laure
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Re: "L'art du chef d'orchestre"

Message par Laure »

Merci pour ce fil, c'est vraiment très intéressant ! Je n'ose pas intervenir, je dirais des bêtises :smile:
Line-Marie a écrit : jeudi 12 sept 2019 15:20 :bravo: ah oui merveilleuse chanteuse et cheffe !
Line-Marie : 10/10 en orthographe :D:

Marie-France
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Re: "L'art du chef d'orchestre"

Message par Marie-France »

JPS1827 a écrit : jeudi 12 sept 2019 10:14 La plupart des chefs d’orchestre jouent du piano, beaucoup sont des pianistes concertistes (par exemple Ashkenazy, Solti, Bernstein, James Levine etc.).
Pour moi c’est un métier difficile à appréhender. J’ai l’impression que le fait d’utiliser l’orchestre pour matérialiser sa lecture de l’oeuvre n’est pas en soi la chose la plus compliquée. En revanche le fait de s’approprier complètement une grande œuvre symphonique ou un opéra m’a toujours paru quasi surhumain. En fait je ne sais pas de quelle façon ils apprennent et savent la partition.
Je pense que c'est le fruit de longues années de travail pour acquérir toutes sortes de compétences (analytiques, harmoniques; connaissances approfondies des instruments, des styles, des timbres, des compositeurs...) Tout se construit.
C'est tellement décortiqué que la mémorisation se fait d'elle-même. Après, c'est de l'ordre des qualités musicales du chef et de son charisme, ce qui fait partie de son apprentissage (en grande partie), et pour les meilleurs, une sensibilité phénoménale.

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Claudia
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Re: "L'art du chef d'orchestre"

Message par Claudia »

J'ai fini la partie consacrée à Wagner en tant que chef d'orchestre, qui contient donc son texte "Sur la direction d'orchestre" écrit ou publié en 1869. Beaucoup moins rigolo à lire que la partie sur Berlioz! écriture ampoulée, antisémitisme clair et net (Mendelssohn en fait les frais, Wagner lui reprochant en gros de diriger trop vite, de composer une musique trop rapide, de tout faire trop vite, bref d'être d'une élégance décadente, porté par une facilité sans profondeur etc. etc.); bref je n'ai absolument pas ressenti de sympathie pour Wagner en tant qu'écrivain ou penseur de la musique et ça m'a exigé un certain effort de lire ça mais bon, il y a quand même des choses intéressantes à essayer de comprendre, en tout cas pour moi qui suis très ignorante de l'histoire de la musique. (dire que j'ai acheté la correspondance entre Wagner et Liszt... plus très sûre d'avoir envie de lire ça!)
Il parle beaucoup de comment jouer Beethoven, comment "entendre" Beethoven; à le lire, on dirait que "notre" Beethoven, si évident, si immédiat, n'existait pas encore: il y avait de grandes différences d'interprétation sur le tempi, les transitions, même le phrasé; évidemment les enregistrements n'existaient pas, certaines symphonies n'étaient connues du public que par les réductions pour piano; c'était une musique qui posait d'immenses problèmes et suscitait de grandes mésententes entre chefs. Je n'imaginais pas du tout cela.
Si j'ai bien compris, Wagner est à l'origine d'une sorte de rubato d'orchestre, qui semble dans son cas réfléchi et pensé; quelque chose de vivant et d'organique qui m'a intéressée. Mais je me demande, quelle valeur donner à ces intuitions si c'est au prix de jugements haineux sur tout un pan de la musique (il n'aimait ni Schumann, ni Brahms! ce n'est pas seulement qu'il ne les aimait pas, c'est qu'il les méprisait, les regardait de haut.)
Maintenant je passe à la partie sur Felix Weingartner. Nouvelle ère, nous disposons d'enregistrements! qui grésillent, mais on peut écouter. (tiens, nous manquons d'un émoticône avec de grandes oreilles :lol: )

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